Mali : La junte militaire intensifie la répression contre la liberté d’expression
Depuis le second coup d’État de 2020 qui a porté la junte militaire au pouvoir, le Mali traverse une période de restrictions croissantes des libertés fondamentales. Parmi les droits les plus touchés figure la liberté d’expression, étouffée par un arsenal législatif répressif et des mesures arbitraires. Journalistes, activistes et simples citoyens subissent désormais les foudres d’un régime déterminé à museler toute voix dissidente, au nom de la « stabilité nationale » et de la lutte contre le « terrorisme ».
Un arsenal législatif répressif
Le gouvernement malien, dirigé depuis août 2023 par le colonel Assimi Goïta, a adopté une série de lois et de décrets qui encadrent strictement la liberté de la presse. En 2022, le nouveau code de la communication a renforcé les pouvoirs de l’Autorité de Régulation de la Communication (ARC), permettant de suspendre ou fermer des médias jugés « contraires à l’ordre public ». En mars 2024, un décret a imposé aux journalistes de s’enregistrer auprès des autorités avant toute publication, sous peine de sanctions pénales.
Les réseaux sociaux, outil privilégié pour contourner la censure officielle, sont également dans le collimateur. En 2023, le gouvernement a bloqué l’accès à Facebook et Twitter pendant plusieurs semaines, officiellement pour « combattre la désinformation ». Des sources au sein de l’opposition rapportent que des cybercafés sont désormais surveillés, avec des amendes pouvant atteindre 10 millions de francs CFA (environ 15 000 euros) pour les contrevenants. « C’est une stratégie délibérée pour asphyxier l’information indépendante », dénonce un journaliste de Bamako sous couvert d’anonymat.
– 12 journalistes arrêtés ou détenus arbitrairement (RSF)
– 5 médias suspendus ou fermés
– 3 condamnations à des peines de prison ferme pour « diffamation » ou « atteinte à la sûreté de l’État »
– Classement du Mali à la 111ème place (sur 180) au World Press Freedom Index 2024 (contre 99ème en 2020).
Une répression ciblée et méthodique
Les cibles privilégiées de cette répression sont les médias critiques et les figures de l’opposition. Le 15 février 2024, le journaliste Malick Konaté, rédacteur en chef du site d’information Le Canard Déchaîné, a été arrêté sans mandat et détenu pendant 18 jours. Accusé de « diffusion de fausses nouvelles » et de « trouble à l’ordre public », il a finalement été libéré sous caution après une mobilisation internationale. Son crime ? Avoir relayé des informations sur des exactions commises par l’armée malienne dans la région de Mopti.
Les défenseurs des droits humains ne sont pas épargnés. En décembre 2023, Assa Traoré, militante anti-junte, a été condamnée à un an de prison pour « participation à un mouvement insurrectionnel ». Son « crime » ? Avoir organisé des manifestations contre le gouvernement. Ces poursuites, souvent basées sur des chefs d’accusation flous comme la « sécurité de l’État » ou la « diffamation », illustrent la volonté du régime de criminaliser toute opposition.
La communauté internationale, notamment l’ONU et l’Union Africaine, a multiplié les appels à la modération. Dans un rapport rendu public en mars 2024, la Rapporteure spéciale de l’ONU sur la liberté d’expression, Irene Khan, a qualifié la situation de « préoccupante », soulignant le « risque de normalisation d’un environnement autoritaire ». Pourtant, Bamako semble ignorer ces critiques, préférant se draper dans une rhétorique souverainiste face à « l’ingérence étrangère ».
Un avenir incertain pour la liberté d’expression
Face à cette répression systématique, les Maliens doivent désormais composer avec une censure autodéclarée. Les médias locaux, souvent financés par des fonds étrangers, voient leurs ressources se tarir, tandis que les journalistes indépendants sont contraints à l’exil ou au silence. Dans les rues de Bamako, une sourde inquiétude s’installe : « On a l’impression de revivre les années 1991-2002 sous la dictature de Moussa Traoré », confie un étudiant en communication.
Pourtant, des lueurs d’espoir subsistent. Malgré les blocages, des plateformes alternatives comme Jigi ou Kibaru continuent de diffuser des informations via des canaux cryptés. Les réseaux de solidarité entre journalistes et citoyens se renforcent, portés par une jeunesse malienne déterminée à ne pas laisser sombrer son pays dans l’obscurité. Comme le résume un éditorialiste de L’Indépendant : « La liberté d’expression n’est pas un luxe, c’est le fondement même de la démocratie. Et tant qu’il y aura des Maliens pour la défendre, elle ne mourra pas. »
À Bamako, où le pouvoir se durcit, la lutte pour les libertés fondamentales s’intensifie. Dans l’ombre des décrets répressifs et des arrestations arbitraires, une question persiste : jusqu’où le Mali sera-t-il prêt à aller pour étouffer les voix dissidentes ? La réponse pourrait bien définir l’avenir du pays pour les décennies à venir.