L’Afrique subsaharienne entre dans une nouvelle ère de coopération économique avec le lancement officiel, ce 24 mai 2026, de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) dans sa phase opérationnelle complète. Après des années de négociations et de reports, cette initiative historique, portée par l’Union africaine, marque un tournant majeur pour le continent en termes d’intégration régionale et de croissance. Les dirigeants de 54 pays africains, réunis à Johannesburg pour l’occasion, ont salué un « jour historique » pour l’économie africaine, tandis que les observateurs internationaux soulignent le potentiel de cette zone à transformer le paysage commercial du continent.
Une ambition économique sans précédent
La ZLECAf, entrée en vigueur en 2021, avait initialement pour objectif de créer un marché unique de 1,3 milliard de consommateurs et un PIB combiné de plus de 3 400 milliards de dollars. Avec son activation totale en 2026, elle devient la plus grande zone de libre-échange au monde en nombre de pays participants. Selon les estimations de la Banque africaine de développement (BAD), cette intégration pourrait augmenter le commerce intra-africain de 52 % d’ici 2030, contre 15 % actuellement. « Ce n’est pas seulement une question de commerce, mais de souveraineté économique », a déclaré le président sud-africain Cyril Ramaphosa lors de la cérémonie d’ouverture. « Nous avons enfin les outils pour briser les chaînes de notre dépendance aux marchés extérieurs. »
Les secteurs clés comme l’agriculture, les technologies et les industries manufacturières devraient bénéficier directement de cette libéralisation. Par exemple, les pays d’Afrique de l’Est, déjà leaders en innovation numérique, pourraient exporter davantage leurs solutions fintech vers l’Afrique de l’Ouest. De même, les industries agroalimentaires du Sénégal ou de l’Éthiopie gagneraient en compétitivité sur les marchés régionaux. Cependant, des défis persistent : les infrastructures logistiques, encore fragiles dans de nombreux pays, et les barrières non tarifaires, comme les normes douanières disparates, restent des obstacles majeurs. « Sans harmonisation des politiques, le potentiel de la ZLECAf sera limité », avertit l’économiste kényane Rose Wanjiku.
Un défi pour les économies les plus vulnérables
Si les grandes économies comme le Nigeria, l’Afrique du Sud ou l’Égypte sont en position de force pour tirer profit de la ZLECAf, les pays à faible revenu et les États en situation de conflit, comme le Soudan ou la Somalie, risquent de rester à l’écart. Le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, a longtemps hésité à rejoindre pleinement l’accord par crainte de voir ses industries locales écrasées par des produits étrangers moins chers. Après des années de tergiversations, Abuja a finalement signé l’accord en 2022, mais son engagement reste conditionné à des protections sectorielles. « Nous ne pouvons pas sacrifier nos emplois sur l’autel du libre-échange », avait alors déclaré le président nigérian Bola Tinubu.
Pour les pays les moins avancés (PMA), la ZLECAf représente à la fois une opportunité et un risque. Le Burkina Faso, par exemple, mise sur l’exportation de coton et de produits halieutiques, mais craint de ne pas être compétitif face aux géants industriels du Maghreb ou d’Afrique du Sud. Face à ces inquiétudes, l’Union africaine a annoncé un fonds de 10 milliards de dollars destiné à soutenir les infrastructures et la formation des PME. « Ce fonds est une bouffée d’oxygène pour nos économies », se réjouit la ministre ivoirienne du Commerce, Adjoba Koffi. Pourtant, son efficacité dépendra de sa rapidité de déploiement et de la transparence dans sa gestion.
Les organisations de la société civile, comme Oxfam, appellent par ailleurs à ce que les bénéfices de la ZLECAf ne profitent pas uniquement aux élites économiques. « Une intégration mal régulée pourrait creuser les inégalités et marginaliser davantage les femmes et les jeunes, qui représentent une part importante de l’économie informelle », souligne Fatoumata Bâ, directrice de l’ONG « Afrikajom Center ». Des mécanismes de redistribution et des politiques ciblées seront donc essentiels pour éviter que le libre-échange ne devienne un vecteur d’exclusion.
Alors que l’Afrique s’engage dans cette nouvelle phase de son intégration économique, les prochains mois seront cruciaux pour évaluer la capacité des États à surmonter leurs divergences et à concrétiser les promesses de la ZLECAf. Si elle réussit, cette zone pourrait redéfinir non seulement les échanges en Afrique, mais aussi son rôle sur la scène internationale. Comme le résume l’économiste nigérian Acha Leke : « La ZLECAf n’est pas une fin en soi, mais un outil. Son succès dépendra de notre volonté collective de construire une Afrique plus unie et plus résiliente. » Pour l’heure, le continent retient son souffle.