L’Afrique subsaharienne franchit une étape historique avec le lancement officiel ce 10 juin 2026 de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), une initiative économique ambitieuse visant à renforcer l’intégration des 55 États membres de l’Union africaine. Après des années de négociations et de ratifications progressives, l’accord entre en vigueur dans un contexte marqué par les défis économiques post-pandémie et les tensions géopolitiques mondiales. Ce projet, souvent comparé au marché unique européen, promet de redéfinir les échanges intra-africains en supprimant jusqu’à 90 % des droits de douane d’ici 2035. Mais derrière l’enthousiasme des dirigeants se cachent des obstacles structurels et des questions sur la capacité des États à concrétiser cette vision.
Un marché de 1,4 milliard de consommateurs en devenir
Avec un PIB combiné estimé à 3 400 milliards de dollars et une population jeune en pleine croissance, la ZLECAf représente un potentiel économique colossal. Selon les projections de la Banque africaine de développement (BAD), la zone pourrait générer 450 milliards de dollars supplémentaires d’ici 2035 grâce à l’augmentation des échanges commerciaux intra-africains, actuellement inférieurs à 15 % du commerce total du continent. Le Nigeria, première économie africaine, et l’Éthiopie, dont le secteur manufacturier est en plein essor, figurent parmi les pays les plus optimistes. « Cette zone est une opportunité unique de diversifier nos économies et de réduire notre dépendance aux matières premières », a déclaré le président nigérian Bola Tinubu lors d’une conférence de presse à Abuja. Pourtant, les disparités entre les économies africaines pourraient freiner cette dynamique. Les pays d’Afrique centrale, encore largement dépendants des exportations pétrolières, peinent à développer des industries locales compétitives.
Les infrastructures restent un maillon faible majeur. Malgré des investissements récents, notamment dans les corridors routiers et ferroviaires comme le corridor Lagos-Abidjan, les coûts logistiques en Afrique restent parmi les plus élevés au monde. La Banque mondiale estime que les délais de transit des marchandises peuvent être jusqu’à trois fois plus longs en Afrique qu’en Europe ou en Asie. « Sans une amélioration radicale des infrastructures, la ZLECAf risque de rester un rêve », avertit l’économiste kényane Rose Wanjiku. Les initiatives privées, comme le partenariat entre le groupe portuaire DP World et plusieurs pays d’Afrique de l’Est pour moderniser les ports, pourraient apporter des solutions, mais leur impact reste limité à court terme.
Les défis politiques et sécuritaires à surmonter
L’intégration économique ne peut ignorer les réalités politiques et sécuritaires qui minent la stabilité du continent. Les conflits armés, comme ceux qui déchirent le Sahel ou la région des Grands Lacs, perturbent les chaînes d’approvisionnement et découragent les investissements étrangers. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, membres fondateurs de la ZLECAf, sont également aux prises avec des juntes militaires qui ont rompu avec les partenaires traditionnels comme la France, compliquant les accords commerciaux transfrontaliers. « La sécurité est une condition sine qua non pour que la ZLECAf fonctionne », a souligné lors d’un sommet à Addis-Abeba le président sud-africain Cyril Ramaphosa, dont le pays abrite le siège de la commission de l’Union africaine.
Les tensions commerciales entre grandes puissances africaines aggravent également la situation. L’Afrique du Sud et le Nigeria, deux poids lourds économiques, se livrent une concurrence acharnée dans des secteurs clés comme l’automobile et les produits pharmaceutiques. Les barrières non tarifaires, comme les normes sanitaires ou les quotas, persistent malgré les engagements de la ZLECAf. De plus, la question des subventions agricoles, notamment en Afrique de l’Ouest, crée des distorsions de concurrence. « Si les États ne harmonisent pas leurs politiques, la zone de libre-échange pourrait devenir un champ de bataille économique », analyse l’expert en commerce international Samuel Nkrumah.
Alors que la ZLECAf entre dans sa phase opérationnelle, les défis à relever sont immenses. Pourtant, les promoteurs de l’accord y voient une lueur d’espoir pour un continent souvent marginalisé dans l’économie mondiale. Les prochains mois seront cruciaux pour évaluer la capacité des États africains à mettre en œuvre des réformes audacieuses, à investir dans les infrastructures et à apaiser les tensions politiques. Comme le rappelle l’économiste nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce : « La ZLECAf n’est pas une solution miracle, mais elle offre une feuille de route pour une croissance inclusive et durable. L’Afrique a maintenant les outils pour écrire son propre destin économique. »