Au Tchad, l’arrivée d’un nouveau ministre de l’Économie et des Finances suscite à la fois de l’espoir et des interrogations. Seif Eddine Garboub, nommé à ce poste stratégique en mars 2024, incarne une volonté de relance économique dans un contexte marqué par des défis structurels persistants. Son profil, marqué par une expérience dans les institutions financières internationales, laisse entrevoir des réformes ambitieuses pour diversifier l’économie tchadienne, encore très dépendante des hydrocarbures. Mais comment ce technocrate peut-il transformer les promesses en actions concrètes, alors que le pays fait face à une dette publique élevée et à des tensions sociales récurrentes ?
Un parcours international au service d’un projet national
Seif Eddine Garboub, diplômé en économie et en finance, a bâti une grande partie de sa carrière à l’étranger, notamment au sein de la Banque africaine de développement (BAD) et de la Banque mondiale. Ces expériences lui ont permis d’acquérir une expertise reconnue dans la gestion des fonds souverains et la négociation de partenariats financiers avec les bailleurs de fonds internationaux. Son arrivée au ministère tchadien s’inscrit dans une logique de continuité, après des années de collaborations étroites avec N’Djamena dans le cadre de projets d’infrastructures et de soutien budgétaire.
Dans un pays où le secteur pétrolier représente plus de 60 % des recettes publiques, la diversification économique est un impératif. Garboub a déjà évoqué la nécessité de développer des filières agricoles résilientes, notamment dans le sud du pays, ainsi que des projets miniers moins exploités comme l’uranium. Cependant, ces ambitions se heurtent à des réalités complexes : un climat des affaires peu attractif, des infrastructures défaillantes et une gouvernance encore perfectible. Pour les observateurs, son succès dépendra de sa capacité à concilier les attentes des partenaires internationaux avec les besoins urgents de la population tchadienne.
Les défis d’une économie en quête de souffle
Le Tchad reste l’un des pays les plus pauvres au monde, avec un PIB par habitant inférieur à 1 000 dollars en 2023, selon la Banque mondiale. La chute des prix du pétrole en 2020, couplée à la pandémie de Covid-19, a fragilisé les finances publiques, tandis que l’inflation et le chômage des jeunes atteignent des niveaux critiques. Dans ce contexte, les réformes structurelles promises par Garboub – comme la rationalisation des dépenses publiques ou la lutte contre la corruption – sont saluées par les économistes, mais leur mise en œuvre tarde à porter ses fruits.
Un autre enjeu majeur concerne la dette, estimée à près de 50 % du PIB en 2024. Le Tchad a bénéficié d’allègements de dette via l’initiative PPTE (Pays pauvres très endettés), mais ses engagements financiers restent lourds. Garboub devra négocier avec le Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir de nouveaux financements, tout en évitant les pièges de l’endettement excessif. Par ailleurs, la question de la transparence dans la gestion des ressources naturelles, notamment pétrolières, reste un sujet sensible, comme l’ont rappelé les scandales passés impliquant des contrats opaques.
Entre espoirs et scepticisme
Si certains acteurs économiques locaux voient en Garboub un technocrate capable de moderniser l’administration, d’autres expriment des doutes quant à sa marge de manœuvre. Le Tchad est dirigé par un régime militaire depuis 2021, et les décisions économiques majeures sont souvent politisées. La récente crise politique, marquée par des tensions entre le pouvoir et la société civile, ajoute une couche d’incertitude. Pour les partenaires internationaux, dont l’Union européenne et les États-Unis, la stabilité économique du Tchad est un prérequis à tout soutien financier accru.
Les premiers mois de Garboub à la tête du ministère ont été marqués par des annonces symboliques, comme la création d’un fonds d’urgence pour les zones sahéliennes touchées par la sécheresse. Pourtant, les mesures concrètes peinent à émerger. Les syndicats et les associations de la société civile appellent à une redistribution plus équitable des richesses, tandis que les investisseurs étrangers attendent des garanties juridiques pour engager des capitaux. Dans un pays où la méfiance envers les dirigeants est profonde, la crédibilité de Garboub sera son principal atout – et son plus grand défi.
L’avenir économique du Tchad sous l’ère Garboub dépendra donc d’un équilibre délicat entre réformes structurelles, réalisme politique et inclusion sociale. Si le nouveau ministre parvient à mobiliser à la fois les fonds internationaux et la confiance des Tchadiens, il pourrait marquer le début d’une nouvelle ère pour le pays. À défaut, le risque est de voir le Tchad s’enliser davantage dans une crise économique et sociale dont les conséquences dépasseraient largement ses frontières.