Le Tchad fait face à une crise économique sans précédent après l’arrestation du général Mahamat Mahdi Ali, alias « Seif Gharib », figure controversée de l’armée et de l’économie informelle. Son interpellation, intervenue il y a deux semaines, a déclenché une onde de choc dans un pays déjà fragilisé par des décennies d’instabilité politique et de dépendance aux revenus pétroliers volatils. Entre trafic transfrontalier, corruption endémique et manque de transparence financière, l’affaire révèle les failles d’un système où l’économie parallèle pèse plus lourd que les institutions officielles.
Un système économique parallèle sous haute tension
Seif Gharib, connu pour son rôle dans les échanges commerciaux entre le Tchad et la Libye, était une pièce maîtresse d’un réseau d’affaires impliquant des hauts responsables militaires et des intermédiaires étrangers. Son arrestation, ordonnée par le président Mahamat Déby Itno, intervient dans un contexte de pression internationale accrue pour lutter contre le blanchiment d’argent et le financement illicite en Afrique centrale. Selon des sources sécuritaires citées par Jeune Afrique, Gharib aurait accumulé une fortune colossale grâce à des contrats pétroliers douteux et à la contrebande de carburant, alimentant des circuits parallèles échappant à tout contrôle étatique.
Les experts soulignent que cette économie informelle représente près de 40 % du PIB tchadien, selon la Banque mondiale. Elle repose sur des mécanismes anciens, comme le système de la « force majeure », où les camions-citernes traversent les frontières sans documents officiels, échappant aux taxes douanières. « Le Tchad est pris en otage par ces réseaux qui sapent toute tentative de réforme », explique un économiste africain sous couvert d’anonymat. La chute de Gharib pourrait ainsi ouvrir une brèche pour démanteler ces circuits, mais le risque de représailles violentes est réel, tant ses soutiens sont nombreux au sein de l’élite militaire.
Les défis d’une transition économique incertaine
L’affaire Gharib intervient alors que le Tchad tente de se relever après le décès d’Idriss Déby en 2021 et la prise de pouvoir par son fils, Mahamat Déby Itno. Sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement a lancé des réformes pour diversifier l’économie et réduire la dépendance au pétrole, qui représente encore 60 % des recettes budgétaires. Cependant, les obstacles sont nombreux : corruption généralisée, fuite des capitaux et méfiance des investisseurs face à l’instabilité politique.
La Banque africaine de développement (BAD) a récemment alerté sur le « risque systémique » que fait peser l’économie informelle sur la stabilité financière du pays. Dans un rapport publié en mars 2024, elle estime que près de 70 % des transactions commerciales au Tchad échappent au fisc, privant l’État de ressources vitales pour financer les services publics. « Sans une réforme en profondeur des institutions, toute avancée sera superficielle », commente un diplomate européen en poste à N’Djamena.
Par ailleurs, l’arrestation de Gharib pourrait aggraver les tensions internes au sein de l’armée, où plusieurs généraux seraient liés à ses activités. Des rumeurs de coup d’État ou de rébellion circulent déjà dans la capitale, où les militaires contrôlent une grande partie des secteurs clés de l’économie. Le président Déby Itno, déjà affaibli par des manifestations récentes, devra naviguer avec prudence pour éviter une escalade violente.
Le cas Seif Gharib illustre les défis colossaux qui attendent le Tchad pour sortir de l’ornière. Si son arrestation marque un pas symbolique dans la lutte contre la corruption, elle ne suffira pas à elle seule à transformer une économie minée par l’informel et l’impunité. La communauté internationale, notamment l’Union européenne et la BAD, a promis son soutien pour accompagner les réformes, mais le chemin vers la transparence sera long et semé d’embûches. Pour les Tchadiens, l’espoir d’un avenir plus stable dépendra de la capacité du gouvernement à briser les réseaux de pouvoir qui étouffent le pays depuis des décennies.