Dans les rues animées d’Abidjan, de Dakar ou de Nairobi, un phénomène urbain prend de l’ampleur : les livreurs à moto, souvent surnommés « livreurs express » ou « coursiers », redéfinissent les codes de la mobilité et de l’économie informelle. Ces travailleurs, généralement employés par des plateformes de livraison comme Jumia Food, Glovo ou Bolt Food, font face à des défis quotidiens : trafic chaotique, conditions météo difficiles, et parfois des clients mécontents. Pourtant, une initiative méconnue mais cruciale commence à émerger : la formation professionnelle de ces livreurs. Entre sécurité routière, gestion du stress et optimisation des trajets, ces programmes visent à transformer une activité précaire en un métier structuré. Mais dans quelle mesure ces formations répondent-elles aux réalités des livreurs en Afrique ?
Des compétences pour survivre dans un secteur ultra-compétitif
Le secteur des livraisons à moto en Afrique est en pleine mutation. Avec l’essor du e-commerce et des applications de livraison de repas, le nombre de livreurs a explosé : on estime à plus de 50 000 le nombre de coursiers à moto au Kenya seulement, selon des données de 2023. Pourtant, leur activité reste marquée par des risques élevés. En Côte d’Ivoire, les accidents de la route impliquant des livreurs ont augmenté de 15 % entre 2020 et 2022, d’après le ministère des Transports. Face à cette situation, des acteurs privés et publics ont lancé des programmes de formation.
À Abidjan, l’ONG « Moto contre Accidents » collabore avec des plateformes comme Yango pour former les livreurs aux bases de la sécurité routière. Les sessions couvrent l’entretien mécanique des deux-roues, la lecture des panneaux de signalisation, ou encore les techniques de freinage d’urgence. « Beaucoup de livreurs arrivent sans expérience préalable », explique Aïcha Traoré, coordinatrice du programme. « Ils apprennent à ajuster leur vitesse en fonction du trafic ou à anticiper les comportements des piétons. » Ces compétences, bien que basiques, réduisent significativement les risques d’accident.
Au-delà de la sécurité : gestion du temps et relation client
Les formations ne se limitent pas à la mécanique ou à la conduite. Elles intègrent aussi des modules sur la gestion du temps et la qualité du service, deux aspects critiques pour les plateformes. À Nairobi, l’entreprise « SafeRide Kenya » propose un programme de certification incluant des ateliers sur la planification des itinéraires optimaux grâce à des outils GPS. « Les livreurs qui suivent nos formations livrent en moyenne 20 % plus vite et avec moins d’annulations », souligne James Mwangi, fondateur de l’entreprise. Une performance qui se traduit par des primes et une meilleure visibilité sur les applications de livraison.
La relation client est un autre volet clé. Dans un contexte où la satisfaction des utilisateurs est mesurée en temps réel, les livreurs sont formés à gérer les conflits, à communiquer clairement avec les clients, et à répondre aux demandes spécifiques (par exemple, livrer dans des zones à accès restreint). « Un client mécontent peut entraîner une pénalité pour le livreur, voire son exclusion temporaire de la plateforme », rappelle Fatoumata Diabaté, formatrice à Dakar. Ces formations incluent aussi des simulations de situations tendues, comme un retard de livraison ou une commande incomplète.
Malgré ces avancées, des défis persistent. Les formations sont souvent courtes – quelques heures à quelques jours – et leur accès reste inégal. Les livreurs des zones rurales, par exemple, sont rarement ciblés. De plus, le coût de ces programmes est parfois pris en charge par les plateformes, mais certains livreurs indépendants doivent débourser eux-mêmes pour y participer. « Nous travaillons à obtenir des subventions gouvernementales pour rendre ces formations gratuites », confie un responsable d’une plateforme de livraison en Afrique de l’Ouest.
L’émergence de ces programmes de formation marque une étape importante dans la formalisation du secteur des livraisons à moto en Afrique. En combinant sécurité, efficacité et professionnalisme, ils offrent aux livreurs une chance de transformer leur activité en une carrière stable. Pourtant, pour que cette dynamique se pérennise, une collaboration accrue entre État, entreprises et société civile sera indispensable. Les rues africaines continueront de bourdonner au rythme des motos, mais demain, ces livreurs pourraient rouler avec plus de confiance – et de compétences.