Le Tchad, pays enclavé d’Afrique centrale, fait face à une crise économique sans précédent, aggravée par la chute brutale des prix pétroliers et une instabilité politique récurrente. Dans ce contexte tendu, l’arrivée de Seif Gharib, un économiste controversé aux méthodes audacieuses, suscite autant d’espoir que de méfiance parmi les observateurs internationaux et les acteurs locaux. Ancien haut fonctionnaire du Fonds monétaire international (FMI), cet expert égyptien propose une approche radicale pour relancer l’économie tchadienne, mais son plan divise autant qu’il intrigue.
Un diagnostic alarmant de l’économie tchadienne
Depuis 2020, le Tchad traverse une crise économique profonde, marquée par une réduction drastique des recettes pétrolières, qui représentent plus de 60 % de ses exportations. La pandémie de COVID-19, suivie par l’invasion de l’Ukraine et ses répercussions sur les chaînes d’approvisionnement, a encore fragilisé un pays déjà vulnérable. Le déficit budgétaire s’élève désormais à 5 % du PIB, tandis que la dette publique dépasse les 40 % du PIB, selon les dernières estimations de la Banque mondiale.
Les indicateurs sociaux sont tout aussi préoccupants : le taux de pauvreté avoisine les 42 %, et près de 6 millions de Tchadiens dépendent de l’aide humanitaire pour survivre. Le chômage des jeunes, estimé à 20 %, exacerbe les tensions sociales dans un pays où la moitié de la population a moins de 15 ans. Face à cette situation, les autorités tchadiennes, sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, ont multiplié les demandes d’assistance financière, mais les réformes structurelles peinent à aboutir.
L’ascension controversée de Seif Gharib
C’est dans ce contexte que Seif Gharib, 48 ans, fait son entrée sur la scène tchadienne. Diplômé de l’École nationale d’administration publique d’Égypte et ancien conseiller du FMI pour les pays d’Afrique subsaharienne, Gharib a acquis une réputation de technocrate inflexible. Ses détracteurs le décrivent comme un « réformateur sans âme », prêt à sacrifier les dépenses sociales sur l’autel de la rigueur budgétaire. Ses partisans, en revanche, saluent son « réalisme brutal » face à une élite politique accusée de corruption endémique.
Gharib propose un plan en trois volets : une restructuration radicale des subventions aux carburants et à l’électricité, une privatisation accélérée des entreprises publiques jugées inefficaces, et un assainissement des finances publiques par la réduction drastique des dépenses de fonctionnement de l’État. « Le Tchad ne peut plus se permettre le luxe de la médiocrité », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à N’Djamena en mai 2024. « Les ajustements douloureux sont la seule voie pour éviter un effondrement économique. »
Cependant, son approche suscite des inquiétudes quant à son impact sur les populations les plus vulnérables. Les syndicats tchadiens ont déjà annoncé une grève générale pour protester contre les mesures d’austérité prévues, tandis que des organisations de la société civile dénoncent un « plan inspiré par le FMI, sans adaptation aux réalités locales ».
Un pari risqué pour l’avenir du Tchad
L’expérience de Gharib en Afrique n’est pas inédite. Dans les années 2010, il a dirigé des missions de sauvetage économique au Ghana et au Sénégal, où ses réformes ont permis de redresser les comptes publics, mais au prix d’une hausse du chômage et d’un mécontentement social persistant. Au Tchad, où le président Mahamat Déby Itno peine à consolider son pouvoir après le coup d’État de 2021, la mise en œuvre de ce plan pourrait bien déstabiliser davantage le pays.
Les analystes s’interrogent sur la capacité du gouvernement tchadien à faire respecter des mesures aussi impopulaires. Historiquement, les régimes successifs ont reculé face aux pressions populaires, comme en 2018, lorsque des manifestations contre la hausse des prix des denrées de base avaient conduit à une répression sanglante. « Gharib ne comprend pas que le Tchad n’est pas l’Égypte ou le Maroc », estime un économiste africain sous couvert d’anonymat. « Ici, la légitimité des réformes passe nécessairement par un dialogue inclusif avec tous les acteurs, y compris l’opposition et les partenaires sociaux. »
Alors que le Tchad tente de se sortir d’une crise économique et politique aux allures de cercle vicieux, l’arrivée de Seif Gharib cristallise les espoirs et les craintes d’une génération entière. Si son plan réussit, il pourrait devenir un modèle pour d’autres pays africains en difficulté. Mais s’il échoue, les conséquences humanitaires et sociales pourraient être catastrophiques. Une chose est sûre : le destin économique du Tchad se joue aujourd’hui, et Gharib en est l’un des principaux acteurs. Reste à savoir si sa méthode, aussi radicale soit-elle, sera la bonne.