Au Tchad, l’arrivée d’un nouveau Premier ministre, Succès Masra, marque un tournant politique et économique. Ancien ministre de l’Économie et du Plan, puis opposant de premier plan ayant fui le pays après des accusations de tentative de coup d’État, Masra revient en force avec un mandat clair : redresser une économie tchadienne en crise. Son retour s’inscrit dans un contexte régional instable, où les défis structurels du pays se conjuguent avec des attentes politiques pressantes. Mais qui est cet homme, et quelles sont les perspectives économiques qu’il promet de concrétiser ?
Un parcours politique mouvementé
Succès Masra, 40 ans, est une figure controversée et charismatique de la scène politique tchadienne. Après des études en économie à l’université de N’Djamena, il s’est rapidement imposé comme un technocrate réformateur au sein du gouvernement du président Idriss Déby, avant de rejoindre l’opposition en 2021. Son parti, les Transformateurs, a émergé comme une force majeure, remportant 10 sièges aux législatives de 2023 malgré les pressions du régime.
Exilé en France après des accusations de complot, Masra a bénéficié d’une amnistie en octobre 2023, permettant son retour triomphal à N’Djamena le 1er janvier 2024. Son nomination comme Premier ministre par le nouveau président Mahamat Déby – fils de l’ancien chef de l’État – surprend autant qu’elle intrigue. « C’est un pari risqué », analyse un analyste politique de l’IFRI. « Masra incarne à la fois l’espoir d’une jeunesse assoiffée de changement et les craintes d’un pouvoir militaire qui cherche à se légitimer. »
Une économie tchadienne à l’agonie
Le Tchad fait face à une crise économique sans précédent. Avec un PIB par habitant de seulement 700 dollars en 2023 (Banque mondiale), le pays dépend à 80 % des revenus pétroliers, dont les cours ont chuté depuis 2020. Les sanctions contre la Russie ont réduit les exportations de pétrole, tandis que l’inflation atteint 12 % en 2024. « Le budget de l’État est en déficit chronique, et la dette publique dépasse 50 % du PIB », explique un économiste de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).
Les secteurs informels, qui emploient 80 % de la population, sont étouffés par la hausse des prix des denrées de base. Le chômage des jeunes frôle les 40 %, alimentant les tensions sociales. « Le défi de Masra est colossal : il doit relancer la croissance sans alourdir la dette, tout en apaisant une population exaspérée », souligne un rapport de l’ONU. Les promesses de réformes structurelles, comme la diversification économique ou la lutte contre la corruption, restent à concrétiser.
Un plan de relance sous haute tension
Dès son arrivée, Masra a annoncé un « plan de sauvetage économique » en trois volets : réduction des dépenses publiques non essentielles, attractivité des investissements privés et renégociation des contrats pétroliers. « Nous allons cibler les secteurs porteurs comme l’agriculture et les énergies renouvelables », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. Pourtant, les obstacles sont nombreux : un système bancaire fragile, une administration inefficace et une méfiance des partenaires internationaux.
La communauté internationale observe avec scepticisme. La France, principal bailleur de fonds, conditionne son aide à des réformes démocratiques, tandis que la Chine, premier investisseur étranger, surveille de près la stabilité du pays. « Masra a besoin de résultats rapides pour éviter un effondrement social », estime un diplomate européen. Les prochains mois seront décisifs : le FMI doit se prononcer sur un nouveau programme d’aide d’ici juin 2024.
Succès Masra incarne à la fois l’espoir et le risque pour le Tchad. Son retour coïncide avec une fenêtre politique étroite, où la pression populaire et les exigences économiques se heurtent aux réalités d’un État fragilisé. Si son plan de relance porte ses fruits, il pourrait redonner une légitimité au régime militaire. En cas d’échec, le pays risque de sombrer dans un chaos encore plus profond. Une chose est sûre : l’avenir du Tchad se joue désormais dans les prochains mois, sous le regard attentif de toute l’Afrique.