Les Émirats arabes unis (EAU) ont récemment annoncé leur retrait partiel ou total de plusieurs pays africains producteurs de pétrole et de gaz, marquant un tournant stratégique dans leurs relations économiques avec le continent. Cette décision, qui s’inscrit dans le cadre d’une réévaluation de leurs investissements énergétiques à l’international, soulève des questions sur ses implications pour les économies africaines concernées. Alors que certains pays comme le Nigeria ou l’Angola pourraient ressentir un vide financier, d’autres y voient une opportunité pour renégocier des partenariats plus avantageux. Analyse des causes et conséquences de ce retrait controversé.
Un désengagement motivé par des impératifs économiques et géopolitiques
Les Émirats, via des entreprises comme Emirates Global Aluminium (EGA) ou Mubadala Investment Company, avaient massivement investi en Afrique depuis les années 2010, notamment dans les secteurs pétrolier, minier et des infrastructures. Cependant, plusieurs facteurs expliquent ce retrait soudain. D’abord, la transition énergétique mondiale pousse Abu Dhabi à réorienter ses capitaux vers les énergies renouvelables, comme en témoigne l’accord récent avec Masdar pour développer des projets solaires au Maroc ou en Mauritanie. Ensuite, les risques politiques et les instabilités régionales – coups d’État au Niger ou au Gabon, tensions au Mozambique – ont rendu ces investissements moins attractifs. Enfin, la concurrence accrue d’autres acteurs comme la Chine, la Russie ou la Turquie, qui multiplient les accords miniers et énergétiques en Afrique, a pu inciter les EAU à privilégier des marchés jugés plus stables, comme l’Asie du Sud-Est.
Les données officielles confirment cette tendance : selon le Fonds monétaire international (FMI), les flux d’investissements directs étrangers (IDE) des EAU vers l’Afrique subsaharienne ont chuté de 40 % entre 2020 et 2023. Au Nigeria, où Dubaï avait investi 1,2 milliard de dollars dans le terminal gazier de Brass en 2019, les travaux sont désormais au point mort. En Libye, les projets pétroliers des Émirats ont été suspendus en raison des sanctions internationales et de l’instabilité chronique. Ces retraits s’accompagnent parfois de pertes financières, comme l’a révélé le scandale des « Panama Papers », où des sociétés émiraties étaient impliquées dans des montages offshore douteux au Liberia et en Sierra Leone.
Des répercussions contrastées pour les pays africains touchés
Pour les économies africaines dépendantes des IDE émiratis, ce désengagement représente un choc. Au Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, les retards dans les infrastructures gazières menacent la stratégie de diversification énergétique du gouvernement. Le ministre nigérian du Pétrole, Mele Kyari, a reconnu que « les retards des partenaires émiratis pénalisent notre transition vers le gaz comme énergie de substitution ». De même, en Angola, où Mubadala avait acquis 5 % des parts du géant pétrolier Sonangol en 2013, la vente de ces actifs en 2024 a fait chuter la valorisation de l’entreprise. Les experts locaux s’inquiètent d’un effet domino : « Sans ces investisseurs, nos projets d’exploration offshore pourraient être gelés », confie un analyste de la Banque africaine de développement (BAD).
Pourtant, certains pays y voient une opportunité. En République démocratique du Congo (RDC), où les EAU contrôlaient 15 % de la production de cobalt via des partenariats avec China Molybdenum (un investissement indirect), le gouvernement a saisi l’occasion pour renégocier les contrats miniers. Le ministre des Mines, Antoine Fifi Masudi, a déclaré : « Nous allons exiger une participation majoritaire de l’État dans les futurs projets, avec des clauses de transfert de technologie ». De même, en Égypte, où Abu Dhabi détenait des parts dans le gazoduc EastMed, le Caire a accéléré des accords avec l’Inde et l’Italie pour compenser le retrait émirati.
Cependant, les conséquences sociales pourraient être lourdes. Au Tchad, où la société émiratie QatarEnergy (bien que qatarie, souvent associée aux EAU dans les perceptions locales) exploitait des gisements pétroliers, le départ des investisseurs a déjà entraîné des licenciements massifs dans la région de Doba. Les ONG locales dénoncent une « précarisation accrue » des populations, déjà vulnérables en raison des conflits intercommunautaires.
Conclusion
Le retrait des Émirats des pays africains producteurs de pétrole et de gaz illustre les tensions entre la transition énergétique mondiale et les réalités économiques locales. Si certains États africains parviendront à tirer parti de cette situation pour renforcer leur souveraineté, d’autres risquent de subir un ralentissement de leurs projets stratégiques. Pour les investisseurs émiratis, cette réorientation vers les énergies vertes pourrait s’avérer payante à long terme, mais elle laisse derrière elle des économies africaines en quête de nouveaux partenaires. Dans ce contexte, l’Union africaine (UA) a appelé à la création d’un « fonds de solidarité énergétique » pour atténuer l’impact de ces retraits. Une chose est sûre : l’Afrique, riche en ressources mais dépendante des capitaux étrangers, devra redoubler d’efforts pour attirer des investissements plus stables et équitables.