Le 1er juin 2026 marque une date charnière pour l’Afrique subsaharienne avec le lancement officiel de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), un projet ambitieux visant à dynamiser les échanges intra-africains. Après plusieurs années de négociations et de retards logistiques, cette initiative phare de l’Union africaine (UA) entre enfin dans sa phase opérationnelle, promettant de redessiner les équilibres économiques du continent. Selon les dernières estimations de la Banque africaine de développement (BAD), la ZLECAf pourrait générer jusqu’à 450 milliards de dollars de revenus supplémentaires d’ici 2035, tout en créant des millions d’emplois. Pourtant, des défis majeurs subsistent, notamment en matière d’infrastructures et de convergence réglementaire entre les 54 États membres.
Un marché unique de 1,3 milliard de consommateurs
Avec l’entrée en vigueur des premières mesures tarifaires réduites, la ZLECAf ouvre officiellement ses portes à un marché continental unifié, le plus vaste au monde en termes de population. Désormais, les entreprises africaines pourront exporter leurs produits vers les 54 pays signataires sans subir les barrières douanières traditionnelles, à l’exception notable de certains produits sensibles comme les armes ou les médicaments. Le Nigeria, premier marché économique du continent, et l’Éthiopie, locomotive industrielle de la Corne de l’Afrique, figurent parmi les pays les plus actifs dans cette transition. « La ZLECAf n’est pas une option, mais une nécessité pour libérer le potentiel économique de l’Afrique », a déclaré le président sud-africain Cyril Ramaphosa lors du sommet de lancement à Johannesburg.
Les secteurs les plus susceptibles de bénéficier de cette libéralisation incluent l’agriculture, où des pays comme la Côte d’Ivoire et le Kenya pourraient accroître leurs exportations de cacao et de thé, ainsi que l’industrie manufacturière, notamment au Maroc et au Ghana. Cependant, des disparités persistent : tandis que les économies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord affichent des taux d’intégration commerciale élevés, les pays enclavés comme le Tchad ou le Mali dépendent encore largement des corridors logistiques coûteux. Les experts soulignent l’urgence de renforcer les réseaux ferroviaires et routiers, ainsi que les plateformes numériques de paiement, pour fluidifier les échanges.
Obstacles persistants et stratégies de contournement
Malgré l’enthousiasme des dirigeants, la mise en œuvre de la ZLECAf se heurte à des réalités économiques et politiques complexes. Le principal frein reste le manque d’infrastructures : selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), seulement 18 % du commerce intra-africain s’effectue par voie terrestre, contre 60 % en Europe. Les coûts logistiques, jusqu’à trois fois plus élevés que dans les autres régions du monde, pénalisent particulièrement les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent 80 % du tissu économique africain. En réponse, plusieurs pays ont lancé des initiatives ciblées, comme le corridor Dakar-Lagos, financé par la Banque mondiale, ou le projet de chemin de fer à écartement standard reliant Nairobi à Mombasa.
Un autre défi majeur réside dans l’harmonisation des normes et des politiques industrielles. Certains États, comme l’Afrique du Sud ou l’Égypte, possèdent des secteurs manufacturiers avancés, tandis que d’autres, comme la République démocratique du Congo, misent sur l’extraction minière. Sans mécanismes de compensation équitables, la libéralisation pourrait creuser les inégalités entre pays. Pour y remédier, l’UA a proposé la création d’un Fonds d’ajustement pour la ZLECAf, doté de 10 milliards de dollars, afin d’accompagner les économies les plus vulnérables. « L’intégration ne doit pas être synonyme de domination d’un groupe de pays sur les autres », a rappelé la présidente de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, lors d’une conférence de presse à Addis-Abeba.
À l’aube de cette nouvelle ère, l’Afrique se trouve à un carrefour historique. La ZLECAf représente une opportunité sans précédent pour réduire la dépendance aux marchés extérieurs, notamment européens et asiatiques, qui absorbent actuellement 60 % des exportations africaines. Cependant, son succès dépendra de la capacité des États à surmonter leurs divergences et à investir massivement dans le capital humain et physique. Alors que le continent célèbre cette étape symbolique, les prochains mois seront décisifs pour évaluer la résilience de ce projet continental face aux crises géopolitiques et économiques mondiales.