Le 27 mai 2026 marque une journée historique pour l’Afrique subsaharienne avec l’annonce officielle du lancement du *Corridor Transafricain de l’Énergie (CTAE)*, un ambitieux projet d’intégration énergétique visant à interconnecter 12 pays du continent d’ici 2035. Porté par la Banque Africaine de Développement (BAD) et soutenu par l’Union Africaine, ce méga-projet promet de révolutionner l’accès à l’électricité pour près de 300 millions de personnes, tout en stimulant les économies locales. Mais derrière les promesses d’une énergie verte et abordable se cachent des défis géopolitiques et logistiques colossaux.
Un réseau électrique continental pour briser l’isolement énergétique
Le CTAE s’articule autour de trois axes principaux : la construction de lignes à haute tension entre le Maroc et l’Afrique du Sud, l’interconnexion des réseaux nationaux via des hubs régionaux (comme le Nigeria pour l’Afrique de l’Ouest ou l’Éthiopie pour la Corne de l’Afrique), et l’intégration massive d’énergies renouvelables dans le mix énergétique. Selon le Dr. Aïcha Diallo, experte en infrastructures à la BAD, « ce projet pourrait réduire les coûts de l’électricité de 40 % dans les pays bénéficiaires et créer plus de 5 millions d’emplois directs d’ici 2030 ». Les premiers tronçons, comme la ligne Nigeria-Niger ou l’interconnexion Kenya-Ouganda, devraient être opérationnels dès 2028, avec un financement mixte public-privé évalué à 85 milliards de dollars.
Pourtant, la réalisation du CTAE n’est pas sans obstacles. Les tensions géopolitiques, notamment entre l’Algérie et le Maroc autour du projet de gazoduc sous-marin, risquent de ralentir les négociations. « Les différends frontaliers ou les rivalités entre États pourraient fragiliser la cohésion du projet », alerte le professeur Kwame Nkrumah, chercheur à l’Institut Africain des Relations Internationales. Par ailleurs, la dépendance aux investissements étrangers – avec une forte implication de la Chine et de l’UE – soulève des questions sur la souveraineté énergétique des pays africains. La Zambie, par exemple, a déjà exprimé des craintes quant à une perte de contrôle sur ses ressources hydrauliques.
Les enjeux environnementaux et sociaux au cœur du débat
Si le CTAE est souvent présenté comme une solution écologique, ses détracteurs pointent du doigt les risques environnementaux. La construction de barrages hydroélectriques, comme celui prévu sur le fleuve Congo, menace des écosystèmes fragiles et pourrait déplacer des communautés locales. « Les études d’impact environnemental doivent être rigoureuses et inclure les populations affectées », insiste Fatima Sow, coordinatrice de l’ONG *Énergie Propre pour Tous*. Par ailleurs, l’accent mis sur les énergies renouvelables suscite des interrogations : les pays comme l’Afrique du Sud ou le Botswana, encore très dépendants du charbon, pourront-ils suivre le rythme sans subir de pénuries ?
Sur le plan social, le projet promet de réduire la pauvreté grâce à l’électrification rurale. En RDC, où seulement 17 % de la population a accès à l’électricité, des villages entiers pourraient enfin bénéficier de réseaux stables. Cependant, les retards dans les décaissements des fonds et la corruption pourraient vider ce volet de son efficacité. « Sans transparence et sans participation citoyenne, les bénéfices du CTAE pourraient être inégalement répartis », met en garde l’économiste togolais Komlanvi Adjoavi.
Avec un démarrage des travaux prévu pour le second semestre 2026, le CTAE représente à la fois une opportunité sans précédent et un test majeur pour l’unité africaine. Si les défis sont immenses, les retombées – économiques, écologiques et géopolitiques – pourraient redessiner la carte énergétique du continent pour les décennies à venir. Dans un contexte de crise climatique et de tensions internationales, l’Afrique a-t-elle les moyens de réussir ce pari ? Une chose est sûre : les yeux du monde seront rivés sur ce projet, symbole à la fois de l’espoir et des limites de l’intégration africaine.