Le 14 mai 2026 marque un tournant historique pour le continent africain avec l’adoption officielle de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur ce jour à minuit. Après des années de négociations et d’ajustements, cette initiative économique phare, lancée en 2018 sous l’égide de l’Union africaine (UA), ambitionne de créer un marché unique de 1,3 milliard de personnes et un PIB combiné de plus de 3 000 milliards de dollars. Son objectif ? Stimuler les échanges intra-africains, actuellement atrophiés à seulement 15 % du commerce total du continent, contre près de 70 % pour l’Europe ou l’Asie. Les premiers mois d’application révéleront-ils les promesses d’une intégration économique durable ou buteront-ils sur les défis structurels bien connus du continent ?
Une libéralisation progressive mais ambitieuse
Dès minuit ce jeudi, les droits de douane sur 90 % des produits échangés entre les 54 pays signataires de la ZLECAf ont été supprimés, conformément au calendrier établi. Les secteurs clés comme l’agriculture, l’industrie manufacturière et les services numériques bénéficieront en priorité de cette libéralisation. Cependant, certains pays comme le Nigeria ou l’Éthiopie, soucieux de protéger leurs industries naissantes, ont obtenu des dérogations temporaires pour une durée de 10 à 15 ans sur certains produits sensibles. « La ZLECAf n’est pas une baguette magique, mais elle offre un cadre légal pour résoudre les problèmes structurels du commerce africain », explique Fatima Haram, économiste à l’Université de Johannesburg. Les premiers effets se feront sentir dans les corridors commerciaux comme celui reliant le Kenya à l’Ouganda, où les échanges de produits agricoles devraient s’intensifier.
Les défis à surmonter : infrastructures et inégalités
Malgré l’enthousiasme des institutions panafricaines, la réussite de la ZLECAf dépendra largement de la capacité des États à investir dans des infrastructures adaptées. Les routes en mauvais état, les ports surchargés et les coûts logistiques prohibitifs (jusqu’à 40 % du prix des marchandises en Afrique de l’Ouest, contre 8 % en Europe) restent des freins majeurs. Le projet AfCFTA Hub, lancé en 2025, vise à harmoniser les normes douanières et à développer des plateformes numériques pour faciliter les transactions. « Sans une amélioration des infrastructures, la ZLECAf risque de creuser les inégalités entre les pays côtiers et ceux enclavés », alerte le Dr. Amadou Sy, chercheur au Brookings Institution. Par ailleurs, la question des paiements transfrontaliers, souvent entravés par des systèmes bancaires fragmentés, reste un casse-tête à résoudre. Des initiatives comme la African Export-Import Bank (Afreximbank) ont lancé des monnaies numériques (comme l’AfCFTA Pay) pour contourner les dépendances aux devises étrangères.
Un autre défi de taille concerne la convergence des politiques industrielles. Certains pays, comme le Rwanda ou le Maroc, ont déjà tiré profit de leur positionnement stratégique en attirent des investissements étrangers grâce à des zones économiques spéciales. À l’inverse, des économies fragiles comme celles de la République centrafricaine ou du Tchad pourraient pâtir de la concurrence accrue. « La ZLECAf doit s’accompagner de mécanismes de solidarité pour éviter un dumping social ou environnemental », souligne l’économiste sénégalaise Mariama Cissé. Des fonds de compensation, inspirés du modèle européen, sont à l’étude pour soutenir les États les moins compétitifs.
Alors que les premières cargaisons de marchandises circulent déjà sous le régime de la ZLECAf — comme un convoi de 50 camions transportant des produits pharmaceutiques du Sénégal vers le Mali —, l’Afrique s’engage dans une nouvelle ère économique. Les prochains mois seront cruciaux pour évaluer si cette intégration continentale, saluée comme « l’accord du siècle » par le secrétaire général de l’UA, Moussa Faki Mahamat, peut enfin libérer le potentiel économique de ses 54 nations. Une chose est sûre : le continent ne peut plus se permettre de rester à la marge d’une économie mondiale de plus en plus régionalisée.