Le 14 mai 2026 marque une étape cruciale dans le paysage énergétique africain avec le lancement officiel du projet de corridor gazier est-africain, une initiative ambitieuse visant à relier les réserves de gaz naturel du Mozambique et de la Tanzanie aux marchés régionaux et internationaux. Ce projet, dont les premières études de faisabilité remontent à 2022, entre désormais dans sa phase concrète avec la signature d’accords intergouvernementaux entre les deux pays et des partenaires privés internationaux. Une avancée saluée par les experts comme un levier potentiel pour la transition énergétique du continent, mais aussi comme un défi logistique et géopolitique majeur.
Un projet structurant pour l’Afrique de l’Est
Le corridor gazier est-africain s’étendra sur près de 2 500 kilomètres, traversant des zones à la fois riches en biodiversité et densément peuplées. Son tracé prévoit un pipeline principal partant des champs gaziers offshore du Mozambique, notamment dans la province de Cabo Delgado, où les réserves sont estimées à plus de 5 000 milliards de pieds cubes. Ces ressources devraient être acheminées vers des terminaux de liquéfaction en Tanzanie, avant d’être exportées vers l’Asie et l’Europe. Selon les estimations du cabinet McKinsey & Company, ce projet pourrait générer jusqu’à 30 000 emplois directs et indirects d’ici 2030, tout en injectant plus de 15 milliards de dollars dans les économies locales.
Cependant, les défis restent nombreux. La région de Cabo Delgado, déjà fragilisée par une insurrection islamiste depuis 2017, voit son instabilité s’aggraver avec des attaques récurrentes contre les infrastructures gazières. Les groupes armés liés à l’État islamique (EIGS) ont multiplié les assauts en 2025, provoquant des retards dans les travaux préparatoires. « La sécurisation des zones de transit est un prérequis indispensable pour rassurer les investisseurs », souligne un analyste de l’International Crisis Group. Par ailleurs, les communautés locales, bien que favorables au projet, expriment des craintes quant aux impacts environnementaux et aux déplacements de populations, notamment dans les zones côtières du Mozambique.
Enjeux géopolitiques et partenariats internationaux
Ce corridor gazier s’inscrit dans une dynamique régionale plus large, avec la création d’une Communauté d’Énergie de l’Afrique de l’Est (CEAE), dont l’objectif est de coordonner les politiques énergétiques des pays membres. La Tanzanie et le Mozambique, rejoints par le Kenya et l’Ouganda, ambitionnent de devenir des hubs gaziers majeurs, réduisant ainsi leur dépendance aux importations de pétrole et de charbon. « L’Afrique de l’Est pourrait couvrir jusqu’à 30 % de la demande mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL) d’ici 2040 », estime l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE).
Les acteurs internationaux jouent un rôle clé dans ce projet. TotalEnergies, déjà impliqué dans l’exploitation des réserves mozambicaines, renforce ses partenariats avec des entreprises chinoises comme China National Petroleum Corporation (CNPC) et China National Offshore Oil Corporation (CNOOC), qui détiennent des parts dans les futurs terminaux tanzaniens. L’Union européenne, de son côté, a débloqué un fonds de 500 millions d’euros pour soutenir les infrastructures gazières, dans le cadre de sa stratégie de diversification énergétique post-guerre en Ukraine. « Ce projet est une opportunité pour l’Europe de sécuriser des approvisionnements alternatifs », commente un diplomate bruxellois sous couvert d’anonymat.
Cependant, les critiques pointent du doigt l’empreinte carbone de l’exploitation gazière, alors que le continent africain se positionne comme un leader des énergies renouvelables. « Investir dans le gaz aujourd’hui, c’est hypothéquer la transition énergétique de demain », avertit un rapport de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE). Le Mozambique, par exemple, prévoit d’utiliser une partie de ses revenus gaziers pour développer des projets solaires et éoliens, mais les délais restent incertains.
Le corridor gazier est-africain représente indéniablement une avancée majeure pour le développement économique de la région, mais son succès dépendra de la capacité des États à concilier impératifs énergétiques, stabilité sécuritaire et justice sociale. Alors que les premiers tronçons du pipeline pourraient être opérationnels dès 2028, les défis à relever – sécurité, environnement, acceptabilité locale – resteront au cœur des débats dans les années à venir. Une chose est sûre : l’Afrique de l’Est s’apprête à jouer un rôle central dans l’échiquier énergétique mondial, mais à quel prix ?