Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé, lors de son discours du 1er novembre 2023, l’engagement de l’Algérie à concrétiser les projets d’intégration régionale en Afrique, notamment à travers le développement des infrastructures transsahariennes. Dans ce cadre, une importante délégation algérienne s’est rendue à N’Djamena début décembre pour des discussions avec les autorités tchadiennes concernant la réalisation de la route transsaharienne reliant l’Algérie au Tchad. Ce projet, longtemps évoqué, prend désormais une dimension concrète sous l’impulsion des nouvelles directives présidentielles. Entre enjeux économiques, géopolitiques et sécuritaires, cette initiative suscite autant d’espoirs que de défis.
Un projet stratégique pour le Sahel et l’Afrique de l’Ouest
La route transsaharienne, dont le tracé relierait l’Algérie au Tchad via le Niger, s’inscrit dans une vision plus large de connectivité entre les pays du Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Selon les estimations, ce corridor routier de plus de 4 500 kilomètres pourrait réduire de moitié les temps de transport entre Alger et N’Djamena, tout en dynamisant les échanges commerciaux entre les deux rives du Sahara. Pour le Tchad, pays enclavé et dépendant de ses voisins pour ses importations, cette infrastructure représente une opportunité majeure pour diversifier ses partenariats économiques et réduire sa vulnérabilité logistique. « Ce projet est vital pour le Tchad, qui pourrait devenir un hub régional si les infrastructures sont modernisées », explique un expert en transport basé à N’Djamena.
Du côté algérien, l’initiative s’aligne sur la stratégie de diversification des partenariats africains du président Tebboune, visant à renforcer l’influence du pays sur le continent. L’Algérie, déjà engagée dans plusieurs projets d’infrastructures en Afrique de l’Ouest – comme la rénovation du chemin de fer Dakar-Bamako –, mise sur ces corridors pour consolider son rôle de puissance régionale. « L’Algérie ne peut plus se contenter d’être un acteur pétrolier ; elle doit investir dans des projets concrets qui profitent à toute la région », souligne un diplomate algérien sous couvert d’anonymat. Cependant, la réussite de ce projet dépendra largement de la stabilité sécuritaire dans le Sahel, où les groupes armés et les tensions intercommunautaires persistent.
Des défis persistants malgré l’élan politique
Malgré l’enthousiasme des gouvernements algérien et tchadien, plusieurs obstacles menacent la concrétisation rapide de la route transsaharienne. Le premier concerne le financement, estimé à plusieurs milliards de dollars. Si l’Algérie a déjà mobilisé des fonds via des partenariats publics-privés et des institutions financières régionales comme la Banque africaine de développement (BAD), le Tchad, dont les ressources sont limitées, devra compter sur des aides extérieures. « Les bailleurs de fonds internationaux, comme l’Union européenne ou la Chine, pourraient être sollicités, mais les critères d’éligibilité et les lenteurs bureaucratiques freineront probablement les avancées », analyse un consultant en développement basé à Paris.
Un autre défi est d’ordre sécuritaire. Les régions traversées par le projet, notamment dans le nord du Mali et du Niger, sont sous haute tension en raison de l’activité des groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda ou à l’État islamique. La sécurité des chantiers et des usagers sera donc un enjeu prioritaire. Le Tchad, déjà engagé dans des opérations antiterroristes avec le Niger et le Nigeria, pourrait solliciter un soutien accru de la part de l’Algérie, qui dispose d’une expertise en matière de lutte contre les groupes armés. « Sans une coordination régionale solide, le projet pourrait devenir une cible pour les groupes armés », met en garde un analyste sécurité.
Enfin, des questions persistent quant à la gouvernance et à la transparence des contrats. Les critiques des ONG locales au Tchad pointent déjà les risques de corruption et de détournement de fonds dans les grands projets d’infrastructures. Pour éviter ces écueils, les deux pays devront mettre en place des mécanismes de suivi rigoureux et impliquer les communautés locales dans la planification des travaux. « La route ne doit pas être seulement une artère économique, mais aussi un levier de développement inclusif », plaide un représentant de la société civile tchadienne.
La mission de la délégation algérienne à N’Djamena marque une étape cruciale dans la mise en œuvre de la route transsaharienne, mais son succès dépendra de la capacité des deux pays à surmonter les obstacles financiers, sécuritaires et politiques. Si le projet aboutit, il pourrait redessiner les flux commerciaux du Sahel et renforcer les liens entre l’Afrique du Nord et subsaharienne. Pour l’heure, les attentes sont immenses, mais les défis le sont tout autant.